Pourquoi est-ce si difficile de s’aimer ?
24 janvier 2019

On a beau savoir que nous vivons mieux quand on fait l’effort de s’aimer un peu, on se surprend régulièrement en flagrant délit d’auto-agression ou de self-sabotage. Ah ! s’il suffisait de lire quelque chose pour l’intégrer instantanément à notre vie, nous serions tous des boules de self love depuis le premier ouvrage de développement personnel qui a été écrit (j’hésite entre la Bible et le Manuel d’Epictète…) ! Alors pourquoi avons-nous tant de mal à le mettre en pratique ? Notre cerveau nous suggère toutes sortes d’histoires, parfois très sombres, en guise de réponse : « Ça marche peut-être pour les autres, mais moi je suis différent·e » « Je ne suis pas fait·e pour le bonheur » « Il y a quelque chose de foncièrement mauvais et détestable en moi qui ne mérite pas l’amour ». La vraie réponse est peut-être moins mélodramatique : et si ne pas s’aimer était simplement une mauvaise habitude dont on a du mal à se défaire ?

La première question à se poser sans doute, c’est à qui profite le crime. Je crois que l’être humain ne fait rien dont il ne tire un bénéfice, même s’il est négatif. Quel bénéfice pourrait-il y avoir à ne pas s’aimer ? L’idée qu’il nous manque toujours quelque chose pour être heureux / performant / beau fait la santé financière de beaucoup d’industries. On consommerait sans doute beaucoup moins par exemple si on était convaincus qu’on a déjà tout ce dont on a besoin en nous, et que nos possessions ne peuvent pas compenser l’absence d’estime de soi.

Par ailleurs, s’aimer n’a pas bonne presse. On entend souvent l’expression « Il ne se prend pas pour de la merde » ou « Elle se kiffe un peu » et c’est rarement un compliment. Pour beaucoup de gens, l’amour de soi, c’est le narcissisme et l’égoïsme implacable. S’affirmer reviendrait à écraser les autres et ne penser qu’à sa gueule. J’ai tendance à croire au contraire que plus on a d’amour, plus on a d’amour à donner. L’égoïsme et l’agressivité sont plutôt des symptômes d’insécurité et de manque d’amour…

Reste à comprendre d’où vient ce manque, justement. Nos parents ont pris assez cher déjà, alors laissons-les tranquilles pour une fois. Et si le grand fautif, c’était notre propre cerveau ? Rappelons-nous que dans la catégorie mauvaise foi, c’est un champion hors catégorie. Quand certaines connexions neuronales ont été établies, même sur un prémisse erroné tel que « je suis une sombre merde », notre cerveau fera le maximum pour ne pas revenir en arrière. Comme trouver plein d’arguments pour confirmer qu’on a bien raison de penser si mal de nous : « Regarde-moi cette brioche » face au miroir ou « Je suis trop nul·le, je n’y arriverai jamais » au moindre échec.

Se détester, c’est finalement une mauvaise habitude qu’on a prise, comme fumer, grignoter ou « psychoter ». Un mode de pensée et d’action qu’on a tellement pratiqué que c’est devenu une seconde nature. La bonne nouvelle, c’est qu’il suffit de prendre la décision d’arrêter. Certes, ça demande un vrai effort de volonté, de pleine conscience et de redirection de notre attention, chaque fois qu’on se surprend à ruminer à nouveau les mêmes pensées défaitistes. Il ne s’agit d’ailleurs pas de remplacer « Je ne sers à rien » par « Je suis tellement génial·e ». Juste de se rendre compte « Tiens, je suis encore en train de me pourrir », comme une observation neutre, et de passer à autre chose.

Peut-être que le problème n’est pas qu’on ne s’aime pas assez mais qu’on ne sait pas ce que ça signifie concrètement. Ce n’est pas être amoureux de soi-même. Ce n’est pas vivre dans une bulle où tout ce qu’on fait est génial, où on a toujours raison, où notre personne est plus importante que le reste de l’humanité. C’est la capacité à rebondir après un échec ou une grosse bourde, sans se torturer pendant des années avec. Quand on s’aime assez, on est capable d’admettre ses torts, de reconnaître ses erreurs, de regarder notre part d’ombre sans horreur. Plus on s’accepte, plus on peut accepter les autres dans toute leur humanité, sans jugement.

S’aimer, c’est une décision qu’on prend un jour et qu’on pratique chaque jour, à travers des actes et des gestes. Comme dit l’adage, il n’y a que des preuves d’amour… Ça peut être aussi simple que de prendre soin de soi au quotidien : dans notre façon de nous nourrir, dans notre hygiène de vie, dans les plaisirs qu’on s’autorise. Christophe André en parle très bien, des mille et une façons de cultiver l’estime de soi qui n’ont rien de narcissique dans Imparfaits, libres et heureux. Une des choses que j’ai retenues, c’est que s’aimer, c’est savoir se lâcher la grappe. Ne pas se scruter en permanence, s’analyser, tâcher de « s’améliorer » pour être enfin « digne » de l’amour qu’on se refuse. Pour la grande « introspectrice » que je suis, ça a été une révolution. L’amour ne se mérite pas, il ne se gagne pas. C’est juste une expérience qu’on s’autorise à vivre ou pas. Tout le reste n’est qu’une histoire qu’on se raconte, et qu’on peut changer à tout moment.

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